Exploitation minière, sexes et militarisme en Afrique

Samantha Hargreaves de WoMin – alliance africaine abordant les sujets des sexes et de l’exploitation minière – parle avec Andrew Dey de WRI sur le lien entre les sexes, l’industrie minière et le militarisme en Afrique, et du travail de ce nouveau réseau pour y faire face.

Expliquez-nous votre travail – qu’est-ce que WoMin, quand cette alliance a-t-elle été formée, et qui fait partie de votre réseau? Quels sont les enjeux critiques sur lesquels vous travaillez?

Samantha: WoMin a été lancée en octobre 2013. Nous travaillons avec environ 50 organisations dans quatorze pays en Afrique du Sud, Afrique Orientale et Afrique Occidentale. La plupart de nos partenaires travaillent sur des problèmes relatifs à la terre, aux ressources naturelles, à l’industrie minière, à la justice écologique et climatique et aux droits des femmes. Notre travail avec les organisations pour les droits des femmes est généralement plus difficile puisqu’elles se focalisent davantage sur les problèmes de sexe « traditionnels » tels que la violence contre les femmes, l’éducation et la santé des femmes et des filles. Seul un faible nombre se concentre sur l’environnement, la terre et d’autres questions de justice économique.

WoMin Southern African women and coal exchange. Photo: Heidi Augestad

WoMin possède un secrétariat basé en Afrique du Sud et un organe directeur représentant toutes les sous-régions dans lesquelles nous travaillons. L’établissement d’un lien entre l’industrie minière, les changements écologiques et climatiques et les droits des femmes est plutôt innovateur; en 2013, nous n’avons trouvé aucune organisation travaillant directement sur ce carrefour de domaines en Afrique, et que très peu à l’échelle nationale. WoMin comble donc une importante carence politique – nous soutenons la création de mouvements féminins qui apportent une importante perspective économique et écologique et nous défendons des propositions de changements nécessaires basées sur des perspectives africaines, féministes, économiques et écologiques/climatiques combinées.

Vous travaillez tout particulièrement sur des projets d’extractivisme; pourriez-vous décrire le lien entre les projets extractivistes, les sexes et la militarisation ou la violence?

L’extraction des ressources est un processus très violent et brutal – les peuples sont privés de leurs terres et des forêts; elle pollue l’air, le sol et l’eau; les mineurs artisanaux1 et les travailleurs du secteur industriel connaissent des conditions de travail dangereuses et violentes. L’analyse et le champ d’action de WoMin sont axés sur la sexospécificité de cette violence structurelle. Nous écrivons et commençons à nous organiser autour de la militarisation et la titrisation des régions et communautés affectées par les activités d’exploitation minière, et nous montrons comment ce processus peut avoir un impact sur la vie et le corps des femmes.

En Afrique du Sud, Bazooka Rhadebe qui était un important militant contre l’exploitation du titane à Xolobeni au Cap-Oriental, a été assassiné en mars 2016. La semaine prochaine, WoMin retournera dans les communautés de Somkhele et Fuleni, dans la province de KwaZulu-Natal en Afrique du Sud : celles-ci se battent contre l’extraction du charbon et des militants contre l’exploitation minière y subissent des actes d’intimidation, des agressions sérieuses et des menaces de mort.

En Tanzanie, un gazoduc financé par la Chine et reliant le sud du pays à Dar es Salaam, où le gaz est ensuite transporté plus loin, a fait l’objet de manifestations en 2013 : les citoyens de la région s’insurgent parce qu’ils supportent les coûts de l’expropriation de leurs terres sans bénéficier des revenus de l’extraction du gaz. En mai 2013, en réponse aux émeutes locales, le gouvernement de la Tanzanie a envoyé des troupes militaires dans la ville de Mtwara et ses environs pour réprimer la résistance. Les militaires ont tué aux moins quatre manifestants, blessé des centaines d’autres personnes, et kidnappé des militants actifs qu’ils ont emmené dans des baraques militaires avant de les battre et de les torturer. En outre, au moins une femme a été violée par un soldat dans le village de Msimbati pendant cette période d’agitation.

En Ouganda, les puits de pétrole sont fortement militarisés ; l’armée travaille aux côtés des équipes de sécurité de la mine pour contrôler tout mouvement ou toute activité des communautés locales. Les femmes qui, selon la tradition, ramassaient du bois, rassemblaient de la nourriture et cueillaient des plantes médicinales dans les champs et les forêts de la région, sont désormais victimes de harcèlement sexuel et de fouilles corporelles de nature intrusive alors qu’elles poursuivent leurs activités de subsistance.

Au Zimbabwe, dans les exploitations de diamant de Marange, plus de 200 femmes mineurs artisanales et résidentes ont été victimes de viol collectif pendant les opérations militaires de 2008, ayant permis à l’armée de prendre le contrôle. Plus de 200 mineurs ont été tués par les militaires pendant ces opérations. En 2011, BBC a dévoilé un camp de torture où les mineurs et les résidents des communautés étaient torturés et dans lesquels le viol des femmes était commun.

La militarisation et la titrisation vont de pair avec l’exploitation minière qui profite ainsi des connexions politiques avec les élus, l’armée et l’élite nationale. La militarisation et la titrisation suscitent une violence profondément ancrée contre les travailleurs, une violence dans les communautés et envers les femmes. La violence est une caractéristique intrinsèque et inséparable des activités liées à l’exploitation minière et de l’extractivisme en tant que modèle de développement. La concentration d’hommes dans ces secteurs est importante ; ils sont partis de leurs communautés et se sont libérés de toutes contraintes sociales et culturelles concernant leur comportement et les relations interpersonnelles, contribuant ainsi à des niveaux de violence interpersonnelle et contre les femmes élevés. Les travailleurs – hommes et femmes – travaillent dans des conditions difficiles et souvent mortelles. En outre, dans le secteur de l’exploitation minière artisanale, les travailleurs et en particulier les femmes, sont en contact avec des produits chimiques extrêmement dangereux tels que le mercure. Avec l’arrivée de l’exploitation minière et les déplacements de population qui y sont associés, les femmes perdent des ressources sur lesquelles elles comptaient pour gagner leur vie et exploiter les terres, les rendant ainsi encore plus vulnérables à la violence.

Quels sont les projets de WoMin pour l’avenir?

Lors d’une rencontre régionale dans le delta du Niger au Nigéria, en octobre 2015, WoMin s’est engagée à lancer une campagne populaire dirigée par des femmes africaines sur les combustibles fossiles, l’énergie et la justice climatique. Nous sommes en train d’établir la campagne dans quatre pays : Afrique du Sud, Nigéria, Ouganda et République Démocratique du Congo. Cette campagne tente quelque chose de révolutionnaire. Son objectif est d’établir un modèle de campagne qui part de la base, soutient la création et l’organisation de mouvements par les femmes, et adhère aux principes de l’éco-féminisme. Elle vise également à entrecroiser ou faire converger les luttes pour les droits de la femme, la justice environnementale et climatique, la terre et les ressources naturelles, et l’énergie.

Nous travaillons également dans d’autres domaines tels que l’extractivisme, la militarisation et la violence contre les femmes, et les alternatives de développement et accords. Les alternatives doivent provenir des communautés, et des femmes en particulier, et doivent émerger de pratiques et d’aspirations au développement vécues. La plupart des communautés en Afrique ont besoin de l’eau et de la terre pour survivre. Il faut que l’État donne la priorité aux investissements dans des infrastructures locales telles que l’irrigation, les marchés, les routes, etc. qui soutiennent la production de nourriture, l’enrichissement et les moyens de subsistance associés. Au lieu de cela, nos États investissent d’importants fonds publics dans de grands barrages, des infrastructures énergétiques, des routes et des ports dont profitent les grandes entreprises mais pas les populations locales.

Les communautés savent ce qu’elles veulent et ce dont elles ont besoin pour soutenir le développement selon leurs propres termes. Par exemple, à Fuleni dans la province de KwaZulu-Natal, les habitants sud-africains luttent contre un projet de mine de charbon. La mine entre dans le contexte d’une importante sécheresse, qui dure déjà depuis plusieurs années, et qui a détruit la production d’aliments locaux et appauvrit les populations locales. Cette sécheresse est liée au phénomène El Niño et au changement climatique, qui est lui-même dû aux émissions de carbone dégagées principalement par les combustibles fossiles. Au lieu de soutenir ces communautés pour qu’elles s’adaptent à la sécheresse, en leur fournissant des alternatives en eau et gagne-pain, l’État cherche activement à développer une mine de charbon qui nécessitera d’énormes quantités d’eau qu’il envisage d’« importer » dans la région. La plupart des communautés disent « non » à l’exploitation minière et « oui » à l’agro-écologie et à la production de bétail. Mais le gouvernement sud-africain ne les écoute pas, il ignore les besoins locaux et bien entendu les intérêts de développement nationaux pour satisfaire aux demandes d’entreprises liées au milieu politique – dans ce cas précis, Glencore et BHP Billiton – qui auraient soi-disant des liens avec la famille Zuma2.

Dans un contexte où les sociétés doivent faire face à plusieurs crises liées au changement climatique, au chômage, à la perte de gagne-pain, et à l’augmentation des prix de l’alimentation, nous avons besoin de gouvernements avec un agenda de développement visionnaire. Au lieu de cela, nous nous retrouvons face à des gouvernements qui pensent que le développement équivaut à une croissance des investissements étrangers et à une augmentation du Produit Intérieur Brut (PIB). Nous sommes freinés par des gouvernements qui investissent dans d’énormes autoroutes, des voies ferroviaires industrielles, de grands projets d’eau et des ports, qui ne sont pas des investissements pour le peuple et la société - mais pour lesquels le public paie! Les gouvernements déplacent les ressources sous le contrôle militaire et les budgets sont détournés au service de la dette pour des infrastructures dont ne bénéficient que les grandes entreprises. Et ce sont les femmes paysannes et de la classe ouvrière partout en Afrique qui, en raison de la division du travail – paient pour l’absence de l’État et assument le coût des ravages écologiques et sociaux externalisés accompagnant les investissements dans le secteur de l’exploitation minière et les méga-infrastructures.

Notes

1L’exploitation minière artisanale est informelle et bien souvent « illégale », et est généralement exécutée par les pauvres des régions rurales pour compléter leurs activités agricoles de subsistance, et elle est typiquement effectuée avec des méthodes et des outils plutôt rudimentaires.

2 Jacob Gedleyihlekisa Zuma est président de la République depuis 2009. Il est également président du parti dirigeant, le Congrès National Africain (ANC).

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