OXI (NEIN)

Paolo Novak

J’écris en juillet 2015, après le résultat du referendum en Grèce sur le programme de sauvetage de la Troïka (Union européenne, FMI et BCE) qui fait la UNE des journaux et gazettes. Le « NON » (OXI) retentissant à l’austérité de cette consultation peut sembler quelque peu détaché des objectifs de cette question pour être réelle [argot TBR, to be real] – et maintenant ça ne l’est pas, pour de nombreuses raisons.

Premièrement, pendant que le referendum était souvent montré comme une voie pour réaffirmer la souveraineté grecque et les principes démocratiques contre les exigences d’un ordre financier dirigé par les européens, les revendications politiques associées à la campagne OXI n’avaient que peu à voir avec les migrants ou la militarisation des frontières grecques. En effet, la plateforme anti-austérité du gouvernement Tsipras repose sur une coalition entre son propre parti, Syriza, et ANEL (indépendants grecs), parti de la droite du spectre politique qui préconise une réduction du nombre d’immigrés accueillis sur le sol grec. Syriza lui-même parle peu de l’immigration, sinon pour demander un accroissement de la redistribution de ceux qui arrivent en Grèce entre les membres de l’Union européenne. Il est clair que la crise financière a pu mettre en tête de l’ordre du jour l’austérité et les négociations avec la Troïka. Cependant, le point crucial est : pouvons-nous dire NON à l’austérité à l’intérieur de l’Europe sans lien avec le NON à l’autre face de la pièce de monnaie, c'est-à-dire à ce qui arrive en dehors de l’Europe ou à ses frontières ? Pouvons-nous dire NON au néolibéralisme, sans en même temps dire NON aux frontières qui tuent ?

La Grèce s’est trouvée sur la ligne de front de la récente « urgence migratoire » dans la Méditerranée avec plus de 50 000 immigrés arrivant sur ses rives par des moyens irréguliers depuis le début 2015 (c'est-à-dire depuis les élections qui ont porté au pouvoir Syriza). Bien que se vautrant dans un discours humanitaire, la réponse des pays européens aux images déchirantes de bateaux hors d’état de naviguer et surchargés d’êtres humains ainsi qu’au nombre de naufrages résultant de la militarisation (croissante) de ses frontières extérieures, a été de faire de la Grèce le nœud gordien de la mise en œuvre de cette politique. La « mer du dieu Poséidon » et « la terre Poséidon » sont les noms de deux des plus de vingt opérations FRONTEX « accueillies » par la Grèce depuis 2006, dans l’objectif de contrôler les flux d’immigration irrégulière à travers le territoire des États membres de l’UE, avec « un effet de prévention souhaité et pour s’attaquer au crime transfrontalier1 ».

Selon l’UE, la surveillance des frontières (lire « la militarisation ») aide à sauver des vies2 et désormais la pose de mines du côté grec du fleuve Evros (limite avec la Turquie3), les expulsions illégales dans la mer Égée et le naufrage des bateaux qui n’arrivent jamais sur les plages, ont transformé les frontières en cimetière pour des milliers de personnes tentant de chercher une vie meilleure en quittant leur lieu habituel de résidence. La Grèce n’est pas la seule à se distinguer à cet égard. Un rapport récent de l’Office international des migrations précise que le nombre de morts en Méditerranée sur les six premiers mois de 2015 s’élève à 1 875 (mille huit cent soixante quinze), soit 70 % du total des morts aux frontières dans le monde pour cette période. Depuis l’an 2000, plus de 30 000 personnes ont été tuées pour atteindre l’Europe et plus de 40 000 dans le monde4. Clôtures, murs, drones et autres techniques ou technologies militaires sont devenues la norme mondiale en matière de sécurité des frontières, et, par conséquent, un aspect concret de la vie quotidienne et de la mort des migrants.

Deuxièmement, pendant qu’environ 100 millions d’euros étaient dépensés chaque année pour renforcer les opérations FRONTEX, voire même 2,2 milliards de dollars selon un rapport d’Amnesty5 auraient été utilisés par l’UE pour sécuriser ses frontières extérieures entre 2007 et 2013. Cela a certainement réduit les milliards de la dette financière au cœur des tractations entre le gouvernement grec et la Troïka, cet argent n’est rien d’autre qu’un indicateur confirmant que, même en temps d’austérité, les ressources pour les opérations militaires ne sont pas rares. Pouvons-nous dire NON à (notre !) argent ainsi gaspillé ? Pouvons-nous dire NON aux affectations budgétaires qui privilégient la dissuasion et la surveillance au détriment de l’intégration et de la solidarité ?

Enfin, des institutions comme le FMI n’opèrent pas qu’en Europe. En effet, les ajustements structurels qui sont régulièrement négociés avec la Grèce ont été « imposés » aux pays en voie de développement depuis des décennies, avec des conséquences dévastatrices. La privatisation des terres, la réduction de l’aide de l’État aux besoins vitaux de ses citoyens, à l’agriculture et d’autres subventions, la vente des biens nationaux, les concessions minières octroyées aux multinationales, et bien d’autres mesures associées aux politiques néolibérales (en d’autres mots à l’établissement de la souveraineté du marché dans tous les domaines de la vie sociale) ont cassé les moyens d’existence de millions de personnes dans le monde et défini les conditions matérielles pour les chasser de chez eux et partir à la recherche d’opportunités pour vivre dignement. Pouvons-nous dire NON aux moyens de la croissance économique qui ont produit tant de pauvreté et accru à un tel point les inégalités ? Pouvons-nous dire NON aux guerres du Proche Orient, d’Afghanistan et de tant d’autres pays en Afrique, qui contraignent les gens à quitter leurs maisons pour chercher refuge en Europe ? C’est, en même temps, un témoignage des responsabilités contemporaines et historiques de ces mêmes États qui empêchent (par la militarisation des frontières) la possibilité pour ces personnes de trouver un asile.

 

Tristement, nous pouvons bien répondre NON à toutes les questions ci-dessus, mais qui ne nous sont jamais réellement posées. Et ce n’est pas même le début du problème.

Le philosophe Étienne Balibar, parmi d’autres, dit que les frontières sont les présupposés non-démocratiques pour la démocratie. Nous pouvons avoir une Démos [communauté citoyenne] différentiant uniquement qui est dedans et qui est dehors, et jusqu’à maintenant ceci a échappé à tout contrôle démocratique. C’est un premier déficit démocratique. Le second reste l’évidence les questions précédentes, qui toutes pointent une série de décisions hors de notre contrôle démocratique. C’est en ça que se trouve la contradiction. Nous, en tant que peuple défini démocratiquement [démos], devrions nous efforcer d’obtenir sous contrôle démocratique des décisions sur l’austérité financière, les budgets sociaux, la militarisation des frontières, etc. Puis, en agissant ainsi, nous, en tant que peuple citoyen, risquons de renforcer le premier déficit démocratique. La militarisation des frontières fait éclater cette contradiction à nos visages.

 ***

Au moment où j’écris ce dernier paragraphe, il s’est passé une semaine depuis le referendum. La répétition du NON (OXI) qui s’est exprimé ne semble pas avoir produit les effets désirés (ou du moins ce que la plupart d’entre nous hors de Grèce attendions) vis-à-vis des impôts de plus de mesures d’austérité, de la privatisation des biens de l’État et de la réduction des aides. Est-il possible d’aborder le second déficit démocratique sans avoir attaqué de front le premier ? Dans cette question se trouve, je crois, le pivot de notre futur démocratique.

Translation: René Burget

1 http://frontex.europa.eu/operations/archive-of-operations/?host=Greece

2 http://europa.eu/rapid/press-release_IP-13-1199_en.htm

3 Ces mines ont été enterrées en 1974, lors des tensions sur Chypre entre la Grèce et la Turquie

4 http://missingmigrants.iom.int/

5 http://www.amnesty.ca/sites/default/files/eur_050012014_fortress_europe…

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