Antimilitarisme à la mode coréenne

Javier Gárate

Pendant les deux premières semaines d’octobre 2012, Javier Gárate, permanent à l’IRG, s’est rendu en Corée du Sud et sur l’île de Jeju (voir UP n° 498 et 500) où la population résiste à la construction d’une base navale américaine.

Tout le monde sait que la Corée du Sud reste un pays très militarisé. Le conflit, qui traîne en longueur avec la Corée du Nord, est un rappel permanent de cette militarisation.

Depuis dix ans, l’Internationale des résistants à la guerre coopère avec des militants sud coréens. En 2001, l’IRG a soutenu leur travail pour l’objection de conscience. Il y avait alors des centaines d’objecteurs témoins de Jéhovah en prison pour refus du service militaire. Début 2002, les objecteurs pour des motifs politiques commencent à s’organiser avec l’aide de l’IRG. Centrée sur des perspectives de droits humains, leur lutte prend vite une tournure antimilitariste avec une forte connotation de refus de la violence. En 2003, a été créé WWW (World without war), un groupe de résistance nonviolente.

Conséquence directe du conflit avec la Corée du Nord et héritage de la guerre froide, il y a environ soixante-dix bases militaires américaines sur ce territoire. Les troupes américaines y stationnent depuis 1950. Historiquement, leur rôle principal est de décourager toute menace de guerre de la Corée du Nord. Cependant, la révision de la position mondiale des États-Unis a transformé la mission des troupes américaines : non plus une armée sédentaire dans la péninsule, mais un pivot régional pour une force de déploiement rapide, également capable de désamorcer des grèves. Le plan de partenariat terrestre de 2002, ratifié par les deux gouvernements, a réorganisé ces forces (moins de bases, mais plus grandes, et avec des terrains de manœuvre). Les bases, auparavant regroupées autour de la ligne de démarcation, ont été fermées, au profit d’une extension de celles situées plus au sud, pour augmenter la capacité de projection de troupes hautement entraînées vers d’autres « théâtres » asiatiques. À 500 km de Pékin, la nouvelle base en construction à Jeju joue un rôle crucial dans ce redéploiement.

Formation à la nonviolence

L’engagement de WWW inclut aussi la campagne contre les profiteurs de guerre, avec l’association sœur Weapon zero (zéro armes). Pour elles, la formation aux techniques non violente est l’élément clef du renforcement de leur implication et rend leurs actions plus efficaces. WWW a été à l’avant garde des luttes antimilitaristes en Corée, organisant des campagnes contre les bases, les profiteurs de guerre, le service militaire, etc. Bien que l’action directe nonviolente soit une idée relativement nouvelle dans les mouvements coréens et qu’elle y soit fortement critiquée, les militants motivés de WWW font bouger ces perceptions, grâce à leurs actions.

Début octobre, sur l’île de Ganghwa visible depuis la Corée du Nord et à deux heures de route de Séoul, était organisée une formation avec WWW à partir du Manuel pour des campagnes nonviolentes. Nous y avons retrouvé la plupart des groupes engagés contre la base navale de Gangjeong. Parmi les animateurs se trouvait aussi Denise Drake, de Turning the Tide (renverser la vapeur), organisation nonviolente du Royaume-Uni proche des Amis quakers.

De la Corée du Nord, je n’ai vu que quelques montagnes lointaines, mais la sensation d’être si près de ce pays inaccessible était plutôt « spéciale ». J’aurais souhaité avoir des jumelles pour mieux voir. Cette impression était partagée par tous les participants, qui éprouvaient combien proche et à la fois si lointaine se trouve la partie Nord pour les Coréens du Sud. La formation avait lieu dans un joli centre, composé de cabanes confortables. Il fallait dormir à la coréenne (par terre, avec des matelas très fins), ce qui est bon pour votre dos, mais un peu trop exposé au chauffage par le sol (utile en hiver, mais c’était l’automne). Chaque soir s’ouvrait un bar de la paix, avec un grand choix de bières (dont ma préférée : soju !). Le bar permettait de récolter des fonds pour aider aux frais de justice des militants de Gangjeong.

La formation était centrée sur la facilitation des actions nonviolentes. Après chaque journée, nous avions une longue session pour analyser les méthodes et outils utilisés et pour les adapter au contexte Sud coréen. Dès le deuxième jour, nous fumes obligés d’incorporer beaucoup plus de jeux pour faire fondre la glace, afin de s’adapter à la grande timidité des participants lors des groupes avec de nombreuses personnes, alors qu’il est beaucoup plus naturel pour eux de parler d’une manière ludique. Danser est très important pour ces militants, et nous avons ainsi appris plusieurs danses désarmantes.

Nous avons pris des exemples de luttes tant à Gangjeong, qu’au siège de Samsung (gros conglomérat, dont la branche BTP construit cette base), où un groupe s’était peint en rouge sang devant l’entrée principale. Si vous possédez encore un produit Samsung, il est temps de vous en séparer et de participer au boycott ! Ce schéma nous a permis de relier la formation aux campagnes actuelles : par exemple, une grande discussion dans le mouvement porte sur le fait de crier sur les officiers de police durant les protestations. La question n’était pas de savoir si c’était ou non pacifiste, mais quels en étaient les causes et les conséquences. Un autre problème a été de savoir quoi faire avec les gens qui rejoignent l’action directe, sans avoir participé à sa préparation.

La formation se termine par un module « et après ? » Clairement il y a en Corée du Sud une énorme capacité à travailler les techniques nonviolentes.

Non à la base navale!

Lors de mon travail à l’IRG contre les profiteurs de guerre, avec l’aide de WWW, nous avons publié de nombreux articles sur la lutte contre la base navale de Gangjeong (île de Jeju), la plupart centré sur le rôle joué par Samsung. Notre amie proche Angie Zelter, qui visita Jeju en mars dernier, a raconté son expérience dans Le Fusil Brisé.

Dès que j’ai su que j’irais en Corée, j’avais en tête d’aller à Jeju. Je n’étais pas très familier avec le nom et la prononciation de Gangjeong. J’avoue que j’en savais très peu sur cette belle île subtropicale, ses merveilles naturelles et le point culminant de Corée du Sud (le mont Halla). En réservant mon billet, j’étais surpris de voir qu’il y avait des vols de Séoul à Jeju toutes les quinze minutes (une fréquence plus grande que celle des bus locaux !). Cela prouve que c’est une destination extrêmement populaire pour les touristes, tant coréens qu’internationaux.

En sortant de l’aéroport de Jeju, le bus 600 vous amène dans le centre de Jeju City. En sortant de la ville, vous traversez ensuite l’île, avec des vues incroyables. Quinze minutes avant d’arriver au village de Gangjeong, vous croisez quelques gros complexes immobiliers pour les touristes, ce qui est assez choquant. En approchant de mon but, plusieurs passagers me dirent spontanément « le prochain arrêt est Gangjeong, où les gens protestent », donc pas moyen de le rater… Le bus me laisse quasiment en face du Centre de paix, où on trouve toujours quelqu’un pour vous aider, vous donner les informations et les lieux où se tiennent les nombreuses réunions.

Il y a environ 2 000 habitants à Gangjeong, vivant de la pêche et de l’agriculture (dont des délicieuses mandarines). Pour ces deux activités l’eau est une ressource vitale, qui sera polluée par la base navale, car déjà le chantier militaire détruit les précieux coraux et la biodiversité marine, en faisant exploser les rochers sacrés de Gureombi. Ce lieu est non seulement un point sensible pour l’environnement, mais aussi un endroit de prières, immémorial en Corée, comme unique roche tendre volcanique d’où jaillissent des sources d’eau douce. Ces sources minérales fournissent 70 % de l’eau potable pour tout le sud de l’île, et permettent d’arroser les cultures.

La base navale consentira des facilités portuaires illimitées à l’armée américaine, principalement pour les porte-avions, les sous-marins nucléaires et d’autres plateformes d’armes létales.

L’annonce de la construction de la base, a causé un choc énorme pour les habitants de Gangjeong. D’autant que la dernière base sur l’île de Jeju date de 1948, année où plus de 30 000 personnes (1/9e de la population) a été tué dans un génocide appelé Sasam. Prétendues communistes, elles ont été exterminées par le gouvernement sud coréen, sur ordre du commandement militaire américain. 84 villages ont été rasés et une politique de la terre brûlée a produit des milliers de réfugiés. Ils n’ont été autorisés à parler de ce lourd traumatisme qu’en 2006, quand l’ancien président Roh Moo-Hyun, présenta des excuses officielles pour ce massacre, et proclama Jeju « Île de la paix dans le monde ». Vous pouvez imaginer le terrible sens de trahison de ces mots, quand deux ans plus tard il acceptait le principe d’une base navale à Jeju.

J’ai été hébergé principalement par des membres de l’association Les Frontières, investie pour construire la paix dans les zones de conflits. À Gangjeong, ils assurent le plus gros du travail international et aussi les actions directes par mer. Le Dr Kang Ho Song, fondateur de cette organisation, venait de sortir de six mois de prison pour ses actions contre la base navale. Ils vivent dans une maison qu’un habitant du village leur loue gratuitement, c’est dire combien ce qu’ils font est soutenu et apprécié. Si vous faites un saut sur les pages Jeju de Facebook, Twitter, ou du journal Internet en anglais, c’est à eux qu’on les doit la plupart du temps.

Au moment de ma visite, l’avancement du chantier de la base est seulement de 13 %, il y a donc encore des chances de le stopper ! Une marche d’un mois contre la base a lieu sur les villes du continent, avec un rallye monstre le 3 novembre, à Séoul. Cela signifie que beaucoup des manifestants réguliers de Gangjeong y participent. Malgré tout, la résistance locale reste importante et même remarquable, au vu du nombre des arrestations, emprisonnements et amendes à répétition. Elle est composée principalement des villageois, soutenus par des Gikimi (surnom des continentaux). Les généraux coréens clament partout le mensonge que cette construction a été approuvée par un vote démocratique. Or, seuls 87 personnes, sur 1 800 résidents, ont pu prendre part à un vote par applaudissements. Quand le village a élu un nouveau maire et réalisé son référendum, 94 % de la population s’est exprimé contre la base militaire. Les militaires et le gouvernement refusent de reconnaître ces résultats.

Les manifestations aux portes du chantier sont devenues une vraie routine : début à 7 heures par cent salutations, mise en place des blocades empêchant l’entrée et la sortie des camions et voitures. Chaque heure, la police déplace les manifestants, qui reprennent position dès qu’elle a le dos tourné. À 11 heures, messe catholique devant l’accès principal. Il y a quelques mois, la messe était la seule autorisée lors des interdictions de manifester, et symbolisait la poursuite des protestations. Après, il est temps de manger, le repas est fourni par des militants d’un restaurant (Samgeori). La messe et le repas marquent une trêve officieuse pour la police. L’après midi, il y a davantage de blocades et de déménagements par les policiers. Les manifestants reçoivent des rafraîchissements d’une cafeteria militante (Halmangmul). La journée se termine à 20 heures avec des vigiles, des bougies et des danses à la mode de Gangjeong (grand succès dans les vidéos).

Pendant mes cinq jours de résistance contre la base, les villageois et leurs supporteurs nous ont donné foi et courage pour continuer la lutte. Il est important que ces actions se poursuivent, comme il y a des gens tous les jours devant la base. Plusieurs militants ont quitté leur travail pour se joindre à la lutte de Gangjeong, car comme l’explique Arundhati Roy, « les seules manifestations du weekend n’arrêtent pas les guerres. » Le boycott croissant sur Samsung reste crucial. Les élections présidentielles de décembre amèneront peut-être une renégociation avec les États-Unis. Les évêques catholiques ont pétitionné pour faire annuler la base de Jeju. L’une des résistances antimilitariste les plus célèbres (de plus de dix ans), celle du Larzac, a aboutit en 1981, lors de l’élection du président français Mitterrand, à l’annulation du camp militaire. Rien de tel pour Jeju, bien que le mouvement pacifiste devienne de plus en plus puissant. Il a besoin de perspectives à long terme pour pouvoir bénéficier d’un plus grand rayonnement et du soutien de tous ceux qui comprennent son importance, notamment à l’extérieur.

Boycottez Samsung, diffusez l’information sur Gangjeong, écrivez à l’ambassade de Corée, et, si vous voulez, rejoignez la lutte sur Facebook. Trouvez votre moyen pour dire : « Non à la base navale sur l’île de Jeju ! »

Javier Gárate

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