Brouiller les frontières entre la police et l'armée

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MAGAV border guards dressed in body armour and helmets stand at ease on a street corner.  Some have their guns down by their side and others have them pointing up in the air.
MAGAV Border Guards during a demonstration in a-Nabi Saleh, Palestine, in May 2011 at which protesters were violently dispersed. One third of the members of this police unit are recruited by conscription. Photo credit: Tal King.

Il existe un brouillage des frontières entre la police et l'armée, avec des unités de police qui adoptent de manière croissante un comportement militaire et l'armée assurant des rôles de police. Cette ressource s'intéresse à la fois à la militarisation de la police et à celle de la sécurité intérieure, car bien souvent la police n'a pas le monopole de l'usage de la force pour maintenir le contrôle de l'État sur la société.

Dans certains cas, les unités militaires sont elles aussi appelées à remplir des rôles de police, ou bien les forces de police comprennent des unités de police militaire. Le maintien de l'ordre militarisé à Rio incombe maintenant à la Police Militaire de l'État de Rio de Janeiro, composante de l'Armée Brésilienne, et comportant les Unités de Police Pacificatrice et le Bataillon des Opérations Spéciales de Police ou BOPE. Ces unités utilisent des véhicules blindés, y compris le Maverick, également utilisé en Afrique du Sud pendant l'apartheid, et qui a la réputation d'ouvrir le feu pour tuer plutôt que pour appréhender. En Papouasie Occidentale, le Corps de Brigade Mobile et le Détachement Spécial 88 font partie de la police indonésienne mais sont en réalité des forces paramilitaires lourdement armées utilisées pour écraser les revendications d'indépendance.

Ailleurs, il est expressément interdit à l'armée d'exercer des fonctions de police dans le but d’écarter la militarisation de la société. En pratique, cela signifie bien souvent que des unités de police spécialisées assurent des rôles et comportements quasi-militaires. Le GSG-9 est une unité de police d'élite allemande de forces spéciales anti-terroristes. Il a été créé en tant qu'unité de police plutôt que d'unité militaire pour contourner le fait que la loi fédérale allemande interdit l'utilisation des forces militaires à l'encontre de la population civile. Aux États-Unis, la Garde Nationale remplit la même fonction bien qu'il s’agisse d’une unité de réserve des Forces Armées américaines.

La conscription dans les forces de police peut faire partie du service militaire obligatoire comme cela est le cas à Cuba où les appelés peuvent être sélectionnés pour rejoindre les Forces de Police de la Révolution Nationale et en Israël où le tiers des forces de police est représenté par la Police aux frontières ou MAGAV, une unité qui recrute par conscription. Là où la conscription n'est pas présente, le recrutement est malgré tout souvent militarisé avec d'anciens militaires choisissant la police comme reconversion après avoir quitté l'armée.

L’armée elle-même est également souvent utilisée pour occuper tout ou partie d’un territoire et remplir des fonctions policières. À Rio de Janeiro, les favelas ont été envahies et occupées par l’armée entre 2014 et 2015. Durant cette période, l’armée avait les pouvoirs de la police et les tribunaux militaires étaient utilisés à la place des tribunaux civils. L’armée israélienne occupe aux côtés de la police un rôle de sécurité intérieure dans les territoires palestiniens occupés, avec des snipers militaires visant des manifestants. Les forces armées peuvent également être appelées pour réprimer des manifestations comme ce fut le cas à Buenaventura, Colombie en 2017 où l’Infanterie de Marine a rejoint l’Escadron Mobile Anti-émeutes ou ESMAD pour réprimer violemment l’agitation sociale.

D’innombrables acteurs du secteur privé font partie de ce mélange, sous la forme d’entreprises militaires et de sécurité privée (EMSP) qui ont proliféré « au fil des années depuis la déclaration de ‘guerre contre le terrorisme’» avec un « secteur privé vaste » évalué désormais à « des centaines de milliards de dollars » (War on Want, 2016). Israël utilise des entreprises de sécurité privée pour mettre en place des check points et protéger les colonies sur les Territoires Palestiniens Occupés. Les agents de sécurité privée ont « des pouvoirs de maintien de l’ordre… portent des armes et sont autorisés à utiliser la force dans l’exercice de leurs fonctions. Dans les colonies de Cisjordanie et de Jérusalem Est, [ils] servent de facto de force de police privée au service des colons » (Who Profits, 2016 ).

La face visible de la militarisation policière est l’utilisation d’équipement militaire et de gilet pare-balles ; de fusils de précision et de tanks faisant face aux manifestants de Ferguson, aux Etats-Unis, et de véhicules lourdement blindés patrouillant les rues des favelas de Rio de Janeiro. Mais une telle visible militarisation est seulement un symptôme – un produit final – d’un état d’esprit militarisé qui voit ceux qui bénéficient du maintien de l’ordre non comme les membres d’une communauté ayant besoin d’être protégée mais comme une menace.

Lorsque les collégiens de Séoul sortirent dans les rues afin de demander la destitution de la présidente Park Geun-Hye dans une longue série de manifestations débutées en octobre dernier, ils furent fréquemment confrontés à des connaissances vêtues de l’uniforme militaire et en équipement de combat. Ces policiers, constituaient alors la présence la plus visible — et aussi la plus silencieuse — patrouillant massivement les populaires vigiles aux chandelles, celles-là mêmes qui contribuèrent au départ de Park.

Lorsque l’on parle de militarisme ou de démilitarisation, les gens visualisent immédiatement un homme en uniforme. Alors, quand je leur dis que je suis antimilitariste, ils répondent aussitôt « Mais vous êtes une femme, vous n'avez même pas l’obligation de faire votre service militaire. » C’est vrai, mais le militarisme, c’est beaucoup plus que des institutions militaires ou des gens en uniforme. La sphère militaire touche également aux différents modes de vie, à notre façon de voir le monde, à notre compréhension des relations sociales ou au degré d’efficacité d'une société.


Theodore Baird1

Selon certain.e.s universitaires, journalistes et militant.e.s, nous pourrions être, en Europe, témoins d'un développement qui rappelle le complexe militaro-industriel de la Guerre froide : le complexe industriel axé sur la sécurité aux frontières. Celui-ci réfère aux relations entre les armées, les forces de sécurité et l'industrie privée au sein d'un marché global de la conception et de la mise en place des technologies de sécurisation des frontières. Les acteurs principaux en sont les gouvernements, les fournisseurs de technologies sécuritaires et les forces de sécurité qui réclament l'usage des nouvelles technologies pour contrôler et gérer les frontières des États.

Pedro Rios

Le soir du 28 mai 2015, à San Diego (Californie) une centaine de personnes s’était rassemblée dans une marche commémorant la Journée nationale d’action pour arrêter les violences à la frontière. Cette manifestation entrait dans le cadre d’une série de différentes actions nonviolentes, coordonnées dans neuf villes des États-Unis afin de faire entendre les voix contre l’augmentation de l’impunité des agents aux frontières, impliqués dans au moins 39 morts depuis 2010. Menées par le Collectif des communautés de la frontière sud, qui regroupe plus de 65 associations travaillant sur la frontière avec le Mexique, les marches, rassemblements et projections de films mettait en vedette le cinquième anniversaire du décès d’Anastasio Hernandez Rojas, père de cinq enfants, qui en 2010 fut torturé à mort par plus de douze agents des frontières à San Ysidoro, porte d’entrée dans San Diego.

Laura Pollecutt

Pendant les années d’apartheid, les discussions se poursuivaient dans chaque camp et hors du pays, au sujet de la sécurité des institutions d’État et de leur fonctionnement dans une démocratie à venir. Ces débats s’intensifièrent durant les années où l’apartheid agonisait.

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