Organisation pour la justice des frontières et contre la militarisation entre les communautés des États-Unis et du Mexique

Pedro Rios

Le soir du 28 mai 2015, à San Diego (Californie) une centaine de personnes s’était rassemblée dans une marche commémorant la Journée nationale d’action pour arrêter les violences à la frontière. Cette manifestation entrait dans le cadre d’une série de différentes actions nonviolentes, coordonnées dans neuf villes des États-Unis afin de faire entendre les voix contre l’augmentation de l’impunité des agents aux frontières, impliqués dans au moins 39 morts depuis 2010. Menées par le Collectif des communautés de la frontière sud, qui regroupe plus de 65 associations travaillant sur la frontière avec le Mexique, les marches, rassemblements et projections de films mettait en vedette le cinquième anniversaire du décès d’Anastasio Hernandez Rojas, père de cinq enfants, qui en 2010 fut torturé à mort par plus de douze agents des frontières à San Ysidoro, porte d’entrée dans San Diego.

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Coïncidence, le 28 mai marque aussi le 91e anniversaire de la formation en 1924 de la patrouille américaine de la frontière. Depuis sa fondation, il n’existe aucune mise en examen d’agent de cette patrouille tenu pour responsable d’incidents au cours de leurs missions ayant provoqué des pertes humaines. Ces dernières années, ces évènements incluent les tirs dans le dos sur des civils désarmés, dont des mineurs, qui traversaient la frontière. Recevant des décharges électriques de pistolets Taser et battus à morts, les gens se seraient placés dans des situations dangereuses qui justifieraient l’usage de la force mortelle. Dans la plupart des cas, un examen public minutieux est découragé avec intransigeance ou obstruction, ce qui permet aux agents des frontières d’être blanchis de toute accusation d’assassinats.

La mort de personnes par les mains des agents des frontières fait partie d’un problème complexe et grandement historique, impliquant un processus par lequel les communautés de part et d’autre ont subi une militarisation systématique qui a, peu à peu, affaibli les protections constitutionnelles et exacerbé les violations des droits humains. L’institut de la politique de migration, fondé en tant que tel en janvier 2013, a dépensé 187 milliards de dollars depuis 1986 pour l’application des lois sur l’immigration. La patrouille des frontières a vu quadrupler ses effectifs depuis les années 90, dépassant désormais 20 000 agents, surtout concentrés sur la frontière avec le Mexique. Toute personne circulant en voiture sur les routes le long de la frontière est obligée de traverser un point de contrôle de la patrouille des frontières et sera questionnée sur son statut d’immigration, parfois à plus de 160 km de la limite opérationnelle autorisée pour ces agents.

La consolidation exagérée de la mise en vigueur des ressources affectées aux communautés de la frontière suit une tendance alarmante, où les politiques de guerre ont défini les priorités pour la région frontalière avec le Mexique. Ne respectant pas les clivages partisans, le « cadre de guerre » permet sans inconvénient aux décideurs politiques d’utiliser comme boucs émissaires plus de six millions de personnes vivant en Californie, Arizona, Nouveau Mexique et Texas, pour leur bénéfice politique et économique. Au cours des quarante dernières années, le contexte de guerre a inspiré les structures politiques aux frontières des administrations des présidents Ronald Reagan, George H. W. Bush, Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama. Souvent elles incluaient une large coordination avec le ministère de la Défense. Des groupes de travail réunissant de multiples Agences ont reçu des agréments formels tant de lois locales que fédérales appliquées à celles-ci, alors qu’elles devaient se concentrer initialement sur les programmes d’interdiction des drogues ou du contrôle de l’immigration, mais surtout cela répond aux demandes du complexe industriel de la sécurité nationale.

Dans les années 80, le président Reagan avait autorisé de modifier le statut « Posse Comitatus » [principe juridique interdisant à l’armée d’intervenir dans les affaires du gouvernement civil] en étendant le rôle de l’armée américaine aux affaires intérieures comme une part de l’effort pour combattre la guerre contre les drogues. En 1997, un commando de Marines engagé dans un programme secret d’interdiction des drogues tua par balles Esequiel Hernandez, 18 ans, à Redford (au Texas, à 1,6 km de la frontière). Les quatre soldats qui traquaient Esequiel avant de l’assassiner n’ont jamais été poursuivis en justice pour leur conduite criminelle. Dans les dossiers d’investigations du grand jury, des documents révélèrent que chaque habitant de Redford était considéré comme une menace. Au cours des années Reagan, les Agences impliquées aux frontières ont été dotées de surplus d’équipements militaires, dont des détecteurs de présence au sol, des jumelles de vision nocturne à infrarouges de longue portée, des missiles portables Javelin, des hélicoptères Black Hawk et Huey, des lourdes Jeep Humvee…

Dans les années 90, les politiques de frontières et d’immigration se sont capitalisées sur la guerre contre les drogues, changeant de direction pour cibler les communautés à faibles revenus avec une approche sociale « d’inflexibilité sur le crime » [tolérance zéro]. Bien que le taux des crimes ait baissé dans ces années-là, les peines ont augmenté et il s’agissait de promouvoir une « guerre contre le crime » dans la perspective des problèmes d’immigration. La proposition de loi 187 anti-immigrants en Californie, votée à l’initiative de l’État, cherchait à priver de services sociaux, médicaux et éducatifs les personnes « suspectées » d’être sans papier, ce qui galvanisa les groupes haineux qui patrouillent et « allument les frontières ». Ceux qui passent la frontière en quête de travail sont jugés criminels et les réponses des organisations pour la suprématie blanche, dont un groupe de jeunesse habillés en tenues militaires et armés de fusil à plombs veulent « chasser les illégaux » dans les marécages aux bords les plus à l’ouest de San Diego (à la frontière avec Tijuana).

La ferveur anti-immigré en Californie devient nationale en 1996, quand le président Clinton signe une loi rétroactive pour punir l’immigration et criminaliser les clandestins. Deux ans auparavant, son administration avait adopté des mesures de militarisation élargies aux frontières, qui cherchaient à pousser les flux migratoires dans des montagnes hostiles et des déserts. En conséquence, depuis 1994, plus de 7 000 hommes, femmes et enfants ont péri dans les zones frontalières en tentant d’entrer aux États-Unis pour échapper aux contrôles. Dans ce contexte, le commerce a été dérèglementé par une politique néolibérale de libre échange qui a déstabilisé l’économie locale du Mexique et favorisé les conditions conduisant les gens à émigrer.

Après les attaques sur le territoire américain du 11 septembre 2001, la « guerre contre le terrorisme » conduit à la création du Département sécurité de la patrie (DHS), et d’un nouvel ensemble de politiques dans le cadre d’un mandat centré sur l’exécution des priorités contre toutes les immigrations afin de prévenir les attentats sur le sol national ou contre les intérêts américains. « Chaque immigré est un terroriste potentiel », tel était le refrain des porte-parole du DHS, et sur le terrain des opérations était démontré un mépris général pour les protections des droits civils, ainsi qu’une vague d’intérêts toujours croissante pour la militarisation des frontières communes.

Les politiques du Congrès adoptées pour édifier des centaines de kilomètres de murs à la frontière ont coûté des douzaines de réglementations et de lois sur le travail, l’environnement et les droits civils. Parmi les agences lauréates de contrats pour construire ces murs frontaliers figurent Boeing, Northrop Grumman, Lockheed Martin, Raytheon et General Dynamics. La société israélienne Elbit Systems, responsable de la construction du mur de l’Apartheid dans les territoires palestiniens occupés, a signé un contrat avec le DHS de 145 millions de dollars, afin de mettre en place le système de surveillance pour contrôler les points de traversées de la frontière avec le Mexique.

Le panorama n’a pas change significativement avec le président Obama. Un nombre record d’expulsions a déjà terni son intégrité sur ses engagements en faveur des politiques d’immigration. Avec plus de mille expulsions par jour, les priorités d’exécution aux frontières continuent de se focaliser sur des politiques qui ont échouées, en poussant les gens dans des zones éloignées où ils souffrent des éléments hostiles et meurent horriblement. Beaucoup de ces individus étaient des résidents de longue durée aux États-Unis, sans avoir un statut approprié d’immigré. Toutefois, les organisations des droits de l’homme et les communautés le long de la frontière continuent de changer l’histoire avec quelques avancées. Il n’est pas facile pour les décideurs politiques de passer sur des confiances usées et des propos erronés, tels que la frontière est un champ de manœuvre ouvert pour les projets de militarisation. Les résidents frontaliers s’organisent toujours pour demander justice et pour dire la vérité aux pouvoirs avec des moyens imaginatifs et courageux, malgré ce qui parfois peut apparaitre comme un défi insurmontable. Enfin, les habitants se battent dans une perspective pour démilitariser leurs communautés, où leur dignité et les droits humains fondamentaux seront respectés.

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Directeur du Comité pour le service des Amis américains, programme sur la frontière à San Diego (Californie). Il supervise aussi un programme qui recense les violations de la loi par les agences chargées de leur exécution et accompagne les familles de migrants dans l’organisation de leurs propres actions en justice. Il a publié dans de nombreuses publications des essais sur les impacts de la militarisation sur les communautés des frontières.

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